Nouveau point de rencontre entre cinéma et musique: « American Graffiti », en 1973. En 1969, « Easy Rider » se définissait comme le reflet de son époque. « American Graffiti » est aussi le portrait d’une époque. Mais pas de la sienne, pas de celle qui a vu sortir le film. Au début des 70s, une nouvelle dimension faisait lentement mais surement son apparition dans l’univers Pop Rock: la nostalgie. Le sentiment que c’était mieux avant. Ou simplement l’envie de ressusciter une époque révolue. Le Rock existe depuis plus de 15 ans, il s’offre un regard en arrière. « American Graffiti » va mettre en scène, bande son à l’appui, une certaine Amérique: celle du tout début des 60s. L’action se déroule dans une petite localité californienne en 1962. Le pays n’a pas encore connu l’assassinat de JFK, le controversé conflit vietnamien, l’arrivée d’une nouvelle génération décidée à contester l’héritage et les règles du passé… Une certaine insouciance règne, fragile devant l’avenir. Qui est aussi celle des personnages du film: eux aussi sont à une période clef de leur vie, entre adolescence et vie adulte. Leur jeunesse, ils la savourent au cours de ces longues soirées de « cruising »: un manège permanent de voitures dans le centre de leur petite localité, destiné à se montrer, à draguer. Une « coutume » qu’a bien connue George Lucas, qui écrit le scénario et réalise le film. En 1962, il avait 18 ans. Il se souvient: la drague, les copains, les courses de voitures, les « mauvais garçons », la radio et en particulier l’animateur mythique Wolfman Jack, qu’il réussit à intégrer dans son film…

La mise en œuvre du projet sera longue: Lucas cherche une compagnie cinématographique pour soutenir financièrement son film. Beaucoup reculent devant un des aspects de l’aventure: Lucas veut illustrer son film avec une BO reprenant de vrais tubes de l’époque. Il rompt avec la tradition de la musique réalisée spécialement pour un film. Le problème qui se pose alors est celui du coût engendré par les droits d’auteurs. D’autant que Lucas veut une play list véritablement représentative du moment qu’il met en scène…Il aboutit à un accord global avec les labels concernés. A l’exception notable de RCA, d’où l’absence de titres d’Elvis Presley dans le film. Mais pour le reste,  les grands noms du Rock’n Roll des 50s sont au rendez-vous: Bill Haley, Buddy Holly, Chuck Berry,…S’y ajoutent de nombreux groupes éphémères de Doo Wop, Skyliners, Monotones et autres Spaniels. Plus quelques artistes émergents de 61-62: Beach Boys, Booker T & The MGs, The Regents. Un anachronisme quand même: la présence d’un groupe de Revival des 70s, Flash Cadillacs & The Kids: ce groupe apparait dans le film comme un « personnage », jouant la rôle d’un fictif groupe local. Cette BO qui a des airs d’anthologie fera l’objet d’un double album. Et contribuera clairement à alimenter la nostalgie des premiers temps du Rock…

Les droits d’utilisation de ces anciens tubes mangent une bonne partie du budget dont dispose Lucas: ça explique l’absence de musique d’ambiance qu’il aurait fallu créer en plus. Lucas va jouer sur les bruits d’ambiance, et donne ainsi au film une atmosphère inhabituelle…Son financement, le réalisateur l’a trouvé, après de nombreux refus, du côté d’Universal, en 1972. Avec un petit coup de pouce de son copain Coppola qui endosse le rôle de producteur. Lucas obtient le contrôle artistique complet de sa création, mais Universal exige un budget serré. Le film sort en août 1973. Et sera un incontestable succès. Commercialement, mais aussi auprès de la critique. Financièrement, il s’avère exceptionnellement profitable. Et son statut de film témoin d’une époque sera reconnu. De même que la finesse de ce témoignage doux-amer…

sans-titre (62)

« American Graffiti », trailer — Fats Domino – « Ain’t That A Shame » — Little Richard – « Good Golly Miss Molly »

Bill Haley & The Comets – « Rock Around The Clock » — The Beach Boys – « Surfin’ Safari » — The Royal Teens – « Short Shorts »

Buddy Holly & The Crickets – « Maybe Baby » — The Silhouettes – « Get A Job » — Lee Dorsey – « Ya Ya »